Une invitation inattendue
Je jette un coup d’œil au carton d’invitation que je tiens fermement dans ma main. Il se balance au rythme des mouvements de la calèche et au son des clochettes. Le véhicule glisse depuis une bonne demi-heure le long d’une route recouverte de neige. À l’abri, dans l’espace feutré du carrosse, mes yeux parcourent la phrase manuscrite qui scintille sur le papier de satin. J’ai l’étrange impression qu’à chaque fois que je relis l’invitation, l’encre change de teinte. Ce doit être l’effet de la luminosité de la nuit polaire…
Je détourne les yeux vers la place vide en face de moi. Je suis seule à l’intérieur de ce fiacre digne d’une reine. Le velours de soie carmin de la banquette est décoré de broderies délicates. Je me demande s’il s’agit de fils d’or. Les franges et les cordons dorés des rideaux remuent en cadence. Je regarde l’heure sur mon portable : 21h30.
J’ai embarqué sur un vol direct vers la Laponie, très tôt ce matin, un 24 décembre. J’ai été accompagnée de l’aéroport jusqu’à ce fiacre, avec une telle déférence, que j’aurai pu me prendre pour une princesse d’un autre temps.
Un fin sourire étire mes lèvres. Il n’y a absolument aucune logique dans cette situation ni dans ma réaction. Ce faire-part n’a pas de sens, il s’agit très probablement d’une farce.
Alors pourquoi avoir fait le voyage ?
Qui aurait cru que moi, Elsa Duflot, 32 ans, directrice d’un internat huppé du cinquième arrondissement de Paris, célibataire heureuse de l’être et réfractaire notoire aux fêtes, accepte une invitation pour passer le réveillon dans le “château du Père Noël” ?
Ni mes jeunes pensionnaires. Ni les parents de mes pensionnaires. Ni ma meilleure amie. Ni même mon chat Pouky. Avouons-le. Recevoir un carton signé par le vieux bonhomme lui-même, accompagné d’un billet aller retour, tous frais payés, au pays des rennes, éveille une certaine attention. Pourtant, je ne suis pas une femme enfant assez crédule pour croire encore à la magie. Non, le monde est bien trop déglingué pour ça. Il y a belle lurette que la vie ne m’a pas fait de cadeau. Et surtout : je déteste cette fête. Du genre, je la déteste vraiment.
Et franchement, qui peut descendre par une cheminée encore crépitante sans se cramer le derrière ?
Je soupire. C’est dingue ce que l’on parvient à faire croire aux mômes.
De l’index, je pousse le petit rideau en velours rouge qui cache l’ouverture à ma gauche. Dehors, la nuit polaire n’en finit pas. La lune est si pleine dans le ciel dégagé que sa réverbération éclaire sans mal les étendues enneigées. J’aime la façon dont la neige magnifie la nature. C’est comme si elle figeait le temps.
Plusieurs points lumineux viennent signaler la présence de chaumières isolées. Tout ce calme et cet espace pourrait rendre
anxieuse la parisienne chevronnée que je suis. Mais l’envie de découvrir ce qu’il se trame derrière cette étrange invitation est plus forte que l’appel à la prudence.
Depuis des années, je ne fête plus Noël. Je fais partie de ceux et celles qui se retrouvent seuls, ce soir-là, pendant que tous les autres dégoulinent de leur bonheur familial. Je ne me plains pas spécialement de ma solitude. Elle me convient. Je l’ai choisi et elle m’octroie de nombreux avantages. Dont ma liberté chérie et la paix de l’esprit. La seule chose qui m’ait été imposée, c’est ma famille. Avec eux, c’est compliqué.
De l’extérieur, on aurait pu voir mes parents comme un couple banal et sans histoires. Et leur vie comme la surface d’un lac paisible. Mais en réalité, le fond du l’eau était si sale et opaque que dès que j’ai eu la possibilité de m’éloigner d’eux, je l’ai fait. Pour sauver ma peau.
En presque vingt ans, j’ai pensé que d’autres pourraient me sauver de moi-même. J’ai vu plusieurs professionnels pour tenter de remettre de l’ordre, de réparer les dégâts. J’ai remis mon esprit perturbé entre leurs mains. Mais si la tête s’analyse, le cœur, lui, reste un mystère. Il y a des secrets de famille qu’il vaut mieux garder bien enterrés.
Alors Noël, c’est un peu comme un couteau que l’on tourne et retourne chaque année dans la plaie. Ce rappel annuel de l’échec cuisant de mon enfance, de la misère émotionnelle dans laquelle mes parents m’ont étouffée.
Ma meilleure amie m’a souvent invitée dans son foyer, mais j’ai toujours poliment décliné. Je suis heureuse de son bonheur, raison de plus pour ne pas le lui gâcher par mes névroses. Alors, généralement, je me mûre dans ma bulle tout le mois de décembre et j’attends que les festivités passent. Jusqu’à l’année suivante.
Généralement.
Parce que cette année, j’ai décidé de déroger à la règle, sans vraiment réfléchir. Pour une fois dans ma vie, j’ai suivi mon intuition. Je ne sais pas pourquoi. Moi qui calcule toujours toutes les possibilités avant de m’engager dans une direction. Moi qui m’interdit donc la moindre fantaisie.
Et si je me jetais tout droit dans le piège d’un dangereux psychopathe…?
Ou bien (et c’est un scénario hautement plus probable), je participe à une soirée marketing pour le lancement d’un nouveau produit d’une marque toute puissante. Après tout, je fais une cible de choix. Ou peut-être que…
La calèche remue si fort qu’elle m’arrache net à mes pensées. Je manque de basculer en avant et me retient comme je le peux. Elle vient de s’arrêter. J’entends le cocher pester. Je regarde à l’extérieur et ne voit rien d’autre qu’un chemin étroit, bordé d’énormes sapins. Bientôt, un autre carrosse passe précautionneusement en sens inverse. Mon guide pousse un cri à l’attention de ses bêtes et nous nous remettons en mouvement.
Je ne quitte plus le paysage des yeux. Il est si beau que ça en est presque irréel. Mais au beau milieu de ces arbres monumentaux et épais, on se sent tout petit, comme perdu en pleine forêt…
Bientôt, nous passons entre les battants d’un immense portail en fer forgé. Manifestement, nous venons de pénétrer sur la propriété du Père Noël. Je ricane. La bonne blague. Qui va m’accueillir ? Des petits lutins moulés dans des collants vert et blanc ?
Bon sang, mais qu’est-ce que je fiche ici ?
Nous stoppons notre course et je reste bouche bée devant la grande bâtisse qui s’élève à côté de notre véhicule. Je referme enfin mon clapet et souffle entre mes dents.
– Et bien… Il ne se mouche pas du coude, le grand-père ! La portière s’ouvre. Mon cocher me tend la main. C’est lui qui m’a accueillie à l’aéroport et je ne connais que ses yeux d’un vert amande surprenant.
Il fait un froid glacial ! Je grelotte avant de m’emmitoufler un peu plus dans ma grande cape en laine. L’homme m’invite à m’avancer vers le grand escalier en pierre de taille. Tout semble si gelé que l’imposant édifice revêt des allures de château de glace. Autour de moi, le silence règne. Il n’y a que le souffle des rennes et le bruit de nos pas qui viennent le perturber.
Suis-je la seule invitée ?
Une petite angoisse pointe le bout de son nez…
Je prends une inspiration pour me donner du courage. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour m’arrêter là. En plus, c’est le meilleur moyen de finir en congère ! Rien ne m’empêche de faire demi-tour si les choses deviennent trop « intenses ». J’ai vérifié, j’ai du réseau. Dans les films d’horreur, ils n’ont jamais de quoi communiquer, il y a toujours un temps orageux et le hululement d’une chouette. Il ne manquerait plus que je me retrouve devant le manoir des Bartholy.
T’as raison Elsa. Tu es juste seule au beau milieu de la toundra lapone chez un taré qui se prend pour le Père Noël.
Lorsque j’arrive en haut des marches, une large porte en bois richement ornée s’ouvre dans un crissement un poil lugubre. Je me glisse à l’intérieur et dit fébrilement au revoir à mon conducteur. La porte se referme derrière moi. À l’intérieur, un jeune homme me sourit et me convie à le suivre. Rapidement, une douce chaleur m’enveloppe. Au bout du couloir, je parviens à une ouverture, où une dame particulièrement élégante m’attend. Sa beauté est stupéfiante. Elle doit faire un bon mètre quatre-vingt, des épaules larges et volontaires, une taille fine et des hanches généreuses. Sa robe sirène bleu nuit épouse ses formes à la perfection. Ses cheveux poivre et sel sont regroupés en une grande tresse qui descend le long de sa poitrine. Ses yeux d’un bleu limpide me fixent avec intensité. Elle a une classe hallucinante. Elle doit avoir une soixantaine d’années mais hormis quelques petites rides d’expression, le temps semble ne pas avoir marqué son corps de son passage. Est-ce la maîtresse des lieux ?
Je tends l’oreille. Il me parvient une rumeur plus loin. La mélodie des violons se mêle à un brouhaha de paroles.
Houra ! Si je dois me faire découper ce soir, ce sera en musique !
– Bonjour Elsa.
Surprise, je me retourne vers mon hôte. Sa voix est à la fois douce et ferme. Il s’en dégage une étrange autorité.
– Comment connaissez-vous mon nom ?
La femme me sourit. Sa bouche carmin est gourmande. Sa peau, blanche comme la porcelaine. On la croirait tout droit sortie d’un conte. Et quelque chose me dit qu’elle n’y incarne pas la princesse candide.
– Vous faites partie de nos invités de choix, Elsa. Avez-vous fait un bon voyage ?
– Oui, merci. De quoi s’agit-il ? J’ai reçu ce carton et je vous avoue que…
Elle m’adresse un regard malicieux.
– Patience. Il s’agit d’une surprise.
– Et quel genre de surprise ?
– De celle dont vous vous souviendrez toute votre vie. D’accord.
– Pouvons-nous vous débarrasser de vos affaires ? J’observe mon sac, bien à l’abri entre mes mains et je prends un air innocent. Je préfère garder tout ça contre moi. Y compris ma cape bien chaude, au cas où je doive déguerpir rapidement pour m’enfuir sur le dos d’un renne, en pleine nuit, à travers la forêt gelée.
AH, AH.
– Non merci.
– Bien. Comme vous voudrez. Je vous en prie.
Elle me fait signe de passer la large porte encadrée par les pans d’un magnifique rideau de velours vert sapin. Je pénètre dans la pièce et je suis sidérée. Il s’agit d’une immense salle de bal, richement décorée. Les murs et le plafond sont parés de moulures et de larges candélabres. Les hautes fenêtres aux verres peints, se reflètent sur le sol lustré en bois. Au centre du plafond trône un gigantesque chandelier dont chaque perles, éclairées par des dizaines de bougies, brillent tels des diamants.
Soit les types sont restés bloqués à la renaissance, soit ils sont très écolos. J’opte pour la première option. En tout cas, si le choix de l’éclairage est surprenant, l’effet ainsi créé l’est tout autant. La lumière des bougies dessine les courbes des corps dans un jeu de clair obscur subtil. De sorte que les convives sont à la fois visibles et invisibles. Tout autour de moi, des gens de tout âge, qui semblent venir de tous horizons. Certains sont seuls, d’autres se sont déjà regroupés en petits groupes autour de larges banquets où sont déposés des flûtes de champagne et des petits fours appétissants. Certains invités sont richement habillés, d’autres beaucoup plus modestement.
Je quitte ma cape et l’abandonne sur une petite chaise posée dans un coin. Le tissu de ma robe se libère et flotte doucement au rythme de mes pas. Je m’avance doucement vers un groupe de musiciens, hypnotisée par le son de leurs instruments. Mais qui peut financer une réception pareille ?
Une voix masculine murmure soudain tout près de mon oreille : « Concert en A mineur, Bach. Quelle bande de snobs… »
Je n’ai pas le temps de discerner le visage de mon interlocuteur qu’il me tourne le dos et s’éloigne déjà vers la sortie. Sa tenue rustique dénote avec le reste des participants. Ce n’est probablement pas l’un des convives. Son gabarit me laisse penser qu’il fait partie de ceux qui travaillent en coulisses, à l’extérieur. Il se sert à pleine main de quelques gourmandises présentées sur un plateau d’argent sous le regard outré de son propriétaire, tiré à quatre épingles. Le contraste entre les deux hommes est saisissant. L’homme mystère retourne une tape virile sur l’épaule du frêle serveur, ce qui manque de lui faire tomber son plateau. Puis, l’intrus disparaît derrière le rideau vert. Je souris. Je ne sais pas trop pourquoi mais ce type attire ma sympathie. Peut-être parce qu’il n’a pas tord. Tout est si guindé ici. On pourrait s’attendre à voir débarquer Sissi l’impératrice ou pire, le prince charmant.
Tout à coup le petit orchestre se tait et une voix puissante résonne dans la salle. Elle provient d’une estrade au fond de la pièce. Une large silhouette se tient en son centre, dominant l’ensemble de notre assemblée. Tous les regards se tournent vers elle. J’imagine que nous sommes tous autant curieux de découvrir l’identité de notre mystérieux hôte.
– Mes chers amis ! Quelle joie de vous avoir réuni ici ! La voix est celle d’un homme d’âge mûr. Grave et rassurante, elle m’apaise immédiatement. Elle parvient même à faire écho à une douce nostalgie, bien enfouie à l’intérieur. Se pourrait-il que…?
Arrête un peu Elsa ! C’est juste un vieux mégalo qui s’ennuie dans son palais enneigé.
– Vous devez tous vous demander ce que vous faites ici ? Un murmure s’élève dans la pièce.
– Vous êtes trop nombreux à passer ce réveillon seuls. Et ma générosité ne doit pas vous mettre de côté. Je suis le Père Noël. Mais ça, vous le savez déjà, Ho ! Ho ! Ho !
Le vieux bonhomme rit de bon cœur en posant les mains sur son ventre imposant. Je hausse un sourcil. J’entends mon inconnu ricaner d’ici. « Snobs » et complètement piqués pour couronner le tout !
Il y a quand même quelque chose qui me chiffonne… Comment se fait-il qu’il parle si bien le français et que tout le monde dans la pièce comprenne cette langue ? Je n’ai pas eu la sensation d’entendre un langage commun dans les conversations que j’ai interceptées. D’ailleurs, maintenant que j’y prête attention, mon hôtesse aussi parlait un français impeccable.
En parlant du loup, cette dernière rejoint le monsieur sur l’estrade. Je me doutais bien qu’elle avait une place de choix dans cette histoire.
– Ma tendre épouse, la Mère-Noël, et moi-même, nous avons entendu votre détresse, nous l’avons ressenti et nous vous avons choisi, pour passer le réveillon le plus magique de votre vie !
Ok. Je ne sais pas ce qu’ils mettent dans leur petits fours mais ça doit être carrément illégal ! Toute l’assemblée se lance des regards surpris et les murmures reprennent de plus belle.
– Noël, c’est le moment du partage, de la bienveillance, du pardon, de l’amour.
Pour cette soirée, mon domaine est à vous. Vous êtes libres de vous y déplacer à votre guise. De goûter à ma nourriture. De vous enivrer sur la musique de mes talentueux musiciens. De profiter de tout ce que la magie de l’instant peut vous offrir ! Amusez-vous mes amis !
Ce discours m’indispose. Il vient appuyer directement sur ma blessure. Pardonner…? Il y a des choses qui sont impardonnables. Comme me rendre responsable de la mort de ma petite sœur. Ce n’est pas ma faute si elle a échappé à ma surveillance. Je n’avais que huit ans. Mes parents ne me l’ont jamais pardonné. Ils aimaient me le rappeler chaque jour.
La magie n’existe pas. C’est une invention pour masquer l’horreur de notre monde. En chacun de nous se cache un monstre. Un monstre prêt à faire souffrir l’autre.
Un mal-être se forme dans ma poitrine et tout à coup, tout ce déballage de “bons sentiments” me prend à la gorge. Je fais volte face, attrape ma cape et me précipite vers la sortie. Un serveur tente de me retenir mais je m’arrache à lui. Je cours presque dans le couloir, en maugréant dans ma barbe.
Putain ! Je hais cette fête !
Dehors, la morsure du froid me pénètre jusqu’aux entrailles ! Mais loin de toute cette mascarade, je respire à nouveau. Je souffle et fixe la lune, boudeuse. Il me semble apercevoir une étoile filante. C’est le moment de faire un vœu, non ?
J’aimerai ne pas être venue jusqu’ici pour rien !
– Si vous restez ici dans cette tenue, Papi fera la gueule de vous retrouver raide comme une bûche à son retour.
Je reconnais ce timbre et ce ton désabusé. Je me tourne vers mon interlocuteur. Il est assis deux marches plus loin, les bras négligemment croisés sur les genoux. Je ne distingue pas les détails, à part une large carrure enveloppée dans un épais manteau. Mais une chose est sûre, il s’agit bien de l’inconnu de tout à l’heure.
– Vous croyez que ça lui poserait problème que je me transforme en statue de glace ?
– Je crois que ce n’est pas ce qu’il a prévu pour vous. Le ton énigmatique de sa réponse me fait doucement rigoler.
– Vous êtes qui au juste ?
– Je suis…
Une clameur monte à l’intérieur. Je suppose que Papa Noël a terminé son discours. Et moi je ne connaîtrais pas le nom de mon inconnu. D’un côté, ça n’a pas vraiment d’importance.
– Et vous ?
– Elsa.
– Enchanté Elsa.
– Si vous n’aimez pas cette fête, qu’est-ce que vous fichez ici assis ici, à attendre l’illumination ?
L’intéressé se relève, manifestement amusé par ma petite pique. Il monte une marche pour se mettre à ma hauteur. Il doit bien faire une tête de plus que moi et à peu près deux fois ma largeur d’épaules.
Ils sont taillés comme des blocs de glace dans cette partie du monde. Ce qui me fait regretter mon mauvais caractère. Pourtant, l’intensité de son regard azur est adoucie par deux pupilles brillantes et rieuses. Il descend son cache nez et me laisse découvrir le bas de son visage. Sa mâchoire est aussi carrée que le reste de sa personne mais mon attention se fixe sur ses lèvres charnues et pleines. Un instant, j’ai du mal à me détacher de leur contemplation et, pour une raison inconnue, l’idée de leur offrir mon cou m’effleure l’esprit…
– J’attends le boss. Comme chaque année. J’aime me poster ici, pour regarder le ciel. Et vous ? Qu’est-ce que vous faites ici, au froid, si ce qu’il se passe à l’intérieur vous déplait ?
– Qui vous a dit que ça me déplaisait ?
Il incline la tête de côté et me regarde en biais.
– Oh… Une intuition.
Son attitude désinvolte est un brin agaçante…
– Dites-moi, comment se fait-il que vous parliez aussi bien ma langue ? D’ailleurs comment se fait-il que tout le monde ici parle aussi bien ma foutue langue !
Ce dernier balance sa main comme pour chasser cette question et me sourit en coin.
– La magie, Elsa. La magie.
Je l’observe, narquoise. Il m’a confondue avec la pintade de Noël, ou quoi ?
– C’est vrai. J’avais oublié, pardon. La magie, le Père Noël, l’Amour, tout ça….
Mon étrange inconnu penche la tête vers moi. Quelque chose s’emballe dans ma poitrine. Quelque chose qui est resté en sommeil depuis des années.
Qu’est-ce qui me prend ?
Il se défait de son grand manteau pour le présenter sur mes épaules. Je le fixe, sans dire un mot. Il se place très près de moi et je préfère détourner le visage plutôt que de me retrouver nez à nez avec lui. Son regard est bien trop pénétrant à mon goût.
Il pose un index sous mon menton pour me pousser à le regarder. À nouveau, cette sensation qui se réveille en moi. Un sourd bouillonnement.
– Si vous voulez continuer à bouder par moins quinze, mettez-ça.
La chaleur de cette étoffe est bienvenue. Et je dois dire que sa sollicitude ne me laisse pas indifférente. Mais il ne me paraît pas bien raisonnable de le laisser faire.
– Et vous ?
– Je suis habitué au froid. Et puis, je dois retourner à la grange. Vous devriez vraiment regagner la fête pour vous mettre à l’abri.
– La grange ?
Il me fait un signe de tête vers une petite dépendance en bois à quelques pas d’ici.
– Mon palace ! Je dois m’occuper de mes amis.
Je hausse un sourcil.
– Vos amis vivent dans une grange ?
– C’est généralement là où les rennes se reposent, en effet. Je suis le palefrenier du grand chef.
Je serre plus fort son manteau, et je réfléchis. Pas trop longtemps sinon je ne vais pas oser.
– Je peux vous accompagner ?
Ma proposition le surprend, autant qu’à moi-même. Mais tout est bon pour que je ne retourne pas avec papi et mamie barjots.
– Je ne sais pas trop…
– Si vous voulez, je peux aller chercher les trois petits fours que vous avez laissé en plan sur le plateau, tout à l’heure. Vos amis seront contents d’être aussi de la partie.
Il lâche un rire franc et remet son cache nez en place.
– Ok princesse. Suivez-moi.
– Je ne suis pas une princesse.
Il se met à siffloter un air de Disney que je reconnais immédiatement et je lève les yeux au ciel !
– Vous êtes sérieux là ?!
Il me lance un sourire espiègle, cette fois, en me tendant sa main.
– Elsa. La reine des neiges. Vous voyez…?
Devant mon air revêche, ses yeux s’adoucissent.
– Tout doux ! Je plaisante… Tenez-vous à moi, ça glisse. Vexée, je croise les bras sous ma poitrine. Plutôt crever que de m’en remettre à cet enfant sauvage.
– Je préfère glisser.
– Ok princesse ! Comme vous voudrez !
Je grogne. Mais il ne s’en formalise pas le moins du monde. Nous descendons les marches une à une, avec précaution. Lui, un peu plus vite que moi. Lorsqu’il se poste en bas et m’observe de ses yeux de gamin insolent, j’ai une envie subite de lui tirer la langue.
Princesse arrive et elle va te botter le cul, petit con !
Mais au lieu d’assurer une arrivée magistrale, le menton altier et l’allure fière, mon talon glisse sur une plaque de glace et me voilà aussi digne qu’un pingouin mal engagé, mes bras chassant l’air pitoyablement vers une ultime tentative de salut ! Si je tombe tête la première contre ce sol givré, je vais sans doute perdre quelques neurones, en plus de ma superbe ! Après Elsa et la reine des neiges, je vous présente Bambi et sa propension à tenir sur ses guiboles !
Pourtant, au lieu de la dureté de la glace, c’est la fermeté d’un buste musclé que ma poitrine percute. Je me retrouve le nez plaqué contre son cou et les bras pendants de chaque côté de sa taille. Inconsciemment, mes mains remontent le long de ses flancs et mes bras s’enroulent autour de lui. Pendant un bref moment, je me perds dans cet instant suspendu et je me love contre lui pour respirer son odeur, un savant mélange de musc et d’épices. J’aimerai que ce contact dure plus longtemps que la situation ne le permet. Voilà bien longtemps que je n’ai pas été dans les bras d’un homme…
Visiblement, trop longtemps.
Lui non plus ne semble pas disposé à écourter notre étreinte, ce qui ne fait que me troubler davantage. Ses deux mains quittent mes épaules pour venir accrocher mes bras et ses yeux percutent les miens avec une intensité qui me déstabilise. Je me racle la gorge pour masquer mon embarras et me redresse tant bien que mal en remettant une distance normale entre lui et moi.
– Pardon…
– Je vous avais prévenu.
Il ne s’arrête jamais ?
– Accrochez-vous maintenant.
Nous faisons plusieurs mètres jusqu’à la grange. Il soulève la grande planche qui retient les deux battants de la porte, attrape une grande lanterne et m’invite à entrer en s’inclinant théâtralement.
– Si mademoiselle veut bien se donner la peine… À l’intérieur, il règne une chaleur agréable. Le poêle à bois, installé sur le côté, fonctionne à plein régime. Mon hôte allume sa lanterne et la pose sur une caisse en palettes. La faible lumière qui s’en dégage, ajoutée à la couleur chaude de la paille et aux bruits des bêtes, fait de ce lieu un espace à l’intimité singulière. Je m’y sens beaucoup mieux que dans la salle de bal. Il règne une impression de sécurité et surtout, de sincérité. Je fronce les sourcils en découvrant le grand traîneau de velours rouge qui trône au centre de la pièce, bloquant l’accès au passage qui doit mener aux écuries. Rien d’étonnant à ce que le maître des lieux se déplace sur un attelage. Indispensable pour traverser des lacs gelés ou des routes enneigées.
Mon inconnu quitte son armure de protection contre le froid. Il pend méticuleusement ses gants qui recouvraient ses mains larges et robustes à des crochets muraux. Elles sont larges et robustes. Il retire ensuite son cache nez, son bonnet et son gilet en laine épaisse. Je le détaille, silencieuse. Je dois dire que je ne m’attendais pas à ce que le garçon d’écurie soit aussi beau… La couleur de ses cheveux en bataille me rappellent les nuances de la paille et du blé. La carrure de ses épaules et le dessin de ses pectoraux, à peine masqué par sa chemise en lin claire, me donne l’envie farouche de dessiner leur contour de mes mains… Et ce visage, enjôleur et brut à la fois, marqué par la rudesse du nord, je l’imagine déjà entre mes cuisses…
– Ce que vous voyez vous plait ?
J’affiche mon air trop innocent pour être vrai et reste muette devant son petit air satisfait. Prise en flagrant délit de reluquage, je fais volte face pour échapper à l’évidence. Bon sang, comment ce type peut-il être aussi beau et agaçant à la fois ?
Je dépose son manteau et ma cape sur le ballot de foin devant moi. La température est largement montée d’un cran et ce n’est pas seulement l’effet du poêle… Fébrile, je me retourne. L’objet de ma convoitise s’est rapprochée. Près. Si près qu’il me suffirait d’avancer d’un pas pour glisser la paume de ma main contre cette joue et aspirer cette bouche délicieusement gourmande entre mes lèvres…
Oh bon sang !…
Deux iris iridescents me détaillent. Je suis le chemin qu’ils tracent lentement le long de mes courbes. À mesure qu’ils me découvrent, un feu intérieur grandit. Les mains que j’avais croisé sous ma poitrine se délient en même temps que mes lèvres s’entrouvrent.
– Vous êtes très belle…
Ces quelques mots, prononcés avec cette ardeur, résonnent comme une mélodie ensorcelante. Il s’avance doucement et il enroule lentement son index autour de l’une de mes mèches de cheveux. Son geste est délicat mais loin d’être inoffensif. Ses yeux sont habités d’une lueur profonde. Mon souffle se fait plus lourd. Mes doigts se posent sur ses lèvres tandis qu’il avance son visage. Je relève le menton pour noyer mon regard au fond du sien. Mes lèvres se rapprochent et je sens son souffle chaud entre mes doigts, dernier rempart qui me sépare de son contact. La soif de m’abandonner à lui gronde en moi. L’orage est là et je brûle d’envie d’embrasser la tempête.
– Où sont… Où sont vos bêtes ?
Ma voix est un murmure. Je n’ai pas cessé de fixer son visage. Je me fous de savoir où sont ses bêtes. Je veux simplement dédouaner ma conscience. Parce que ce qu’il est en train de se passer dans cette grange, hors du temps, est incompréhensible.
– Dans les box plus loin. Ce sont mes bêtes que vous voulez voir ? Je peux vous faire visiter si vous le souhaitez… Sa voix se fait plus rauque et elle déclenche un délicieux frisson d’anticipation. Les muscles de sa mâchoire se contractent. Nous restons un moment ainsi. À nous contempler. Comme deux êtres venus de mondes différents, deux inconnus, réunis ici par l’improbable, le temps d’une nuit féérique, mus par l’envie de s’abandonner l’un à l’autre.
– Nous avons toute la nuit…
Ma main glisse le long de son cou tandis que les siennes effleurent ma taille à travers le tissu de ma robe.
– Pas vraiment. À minuit, je devrai vous quitter.
Un sourire étire mes lèvres.
– Je ne demande pas plus.
Nos fronts se touchent et je ferme les yeux.
– Vous êtes sûre que c’est ce que vous voulez ? Je saisis sa main et la porte à ma joue. Puis, avec lenteur, je l’entraine le long de mon cou jusqu’à la naissance de ma poitrine. Mes lèvres effleurent le lobe de son oreille et je murmure à son oreille.
– Je n’ai jamais été aussi sûre de ma vie…
Un silence. Un souffle. Et puis la tempête m’emporte. Ses bras se resserrent autour de moi, une large main s’empare de ma nuque et ses lèvres se pressent sur les miennes. Elles sont douces, chaudes, gonflées de désir. Elles me torturent lentement d’abord, plus sauvagement ensuite. Sa langue passe la barrière de mes lèvres et vient s’enrouler autour de la mienne tandis que ses mains remontent sous la courbure de mes seins. Le désir me consume tout entière. Je ne pense plus à rien. Il n’y a que cet homme dont je ne sais rien et qui ne sait rien de moi. Il n’y a que cette attraction. Magnétique. Magnifique. N’est-ce pas cela, la magie, après tout ? La surprise d’une rencontre. Le lâcher prise d’une âme contre une autre ?
Je le veux comme je n’ai jamais voulu personne. C’est une soif tyrannique que je dois combler tout de suite au risque de le regretter pour toujours. Nos gestes s’empressent, nos respirations sont hachurées. Nos bouches se touchent, se lèchent, se goûtent, se cherchent, se tourmentent, se sucent…
Nos corps se pressent, se coulent l’un à l’autre. Ils se découvrent par le toucher, par le jeu des lumières et des ombres. J’expulse un soupir lorsqu’il passe sous mon jupon et que ses doigts passent tout près de mon intimité. Il cherche à me faire perdre le contrôle et il y parvient avec brio. Il glisse ses bras sous mes fesses pour me soulever aisément. Je m’enroule autour de lui et me laisse porter jusqu’à un ballot de foin sur lequel il me dépose. Il vient s’allonger au-dessus de moi et fait peser son corps contre le mien sans cesser de m’embrasser. Ses mains se glissent partout sur mes formes. Aucune caresse ne semble laissée au hasard, chacune fait grimper mon plaisir d’un cran supplémentaire. Je passe mes mains dans ses cheveux, j’enfonce mes doigts contre sa nuque lorsqu’il entreprend de goûter la naissance de ma poitrine. D’un geste il fait rouler un sein hors de sa cage de tissu et vient en absorber la pointe. J’expulse un gémissement et me cambre en arrière pour me coller davantage à lui. Il glisse un bras derrière mes reins et tire sur la fermeture de ma robe. Il se redresse et saisit mes bretelles pour les glisser le long de mes bras et me dévêtir jusqu’aux hanches. Tout de suite, il capture le galbe d’un de mes seins et en déguste la courbe. Il me savoure. Il s’étend sur le côté et fait glisser le reste de tissu au sol. J’en profite pour promener mes mains sous sa chemise et dessiner du bout des doigts le contour de ses muscles. J’enroule une jambe autour de sa taille et roule au-dessus de lui pour le chevaucher. Il pose ses mains sur mes hanches pour m’encourager à onduler contre lui et son membre qui pulse sous le tissu étroit de son pantalon me prouve qu’il est au moins aussi excité que moi. Je lui retire sa chemise avec empressement et détaille un instant les lignes géométriques de son corps. Je laisse les petits fours aux convives plus loin. J’ai bien mieux à dévorer ce soir…
Est-ce que je dois remercier ma bonne étoile pour ce beau cadeau ?
Je fais glisser mes mains lentement, de ses trapèzes à ses pectoraux puis le long de ses abdominaux pour descendre jusqu’au bouton de sa braguette. Il retient son souffle. Je défais ce qui m’empêche d’accéder à sa virilité. Je prends son membre dans ma main et le caresse lentement en même temps que je le fixe du regard. Il pousse un soupir lorsque j’entreprends de resserrer la pression et d’aller et venir autour de lui. Je descends le long de ses cuisses et dépose une pluie de baisers à l’orée de son pubis. Ses mains caressent fiévreusement mes cheveux. Sans le laisser s’impatienter davantage, je le prends dans ma bouche. Ses abdominaux se tendent sous la sensation qui l’étreint et il expulse un gémissement de plaisir. J’aime sentir le pouvoir que j’ai sur lui. Je me sens d’humeur joueuse… Avec langueur, je le goûte jusqu’à la garde. Puis je remonte avec tout autant de douceur. Je le sens réagir sous mes caresses et j’ajuste le rythme. J’ai bien l’intention de déclencher un feu ardent en lui. L’enflammer pour qu’il me consume avec lui. Il pose ses mains sur mes épaules et m’invite à me redresser. Il me fait rouler sur le côté et suspend le geste de ses lèvres au-dessus des miennes. Lentement, ses doigts s’aventurent sous ma culotte et viennent caresser ma peau sensible. Il enfouit son visage entre mes seins tandis qu’il fait jouer ses doigts sur moi. Douce torture que cette danse des sens. Il se redresse pour venir me dominer de sa hauteur. Il me contemple avec une infinie tendresse. C’est comme si je le connaissais depuis toujours, comme si nous n’avions jamais été des inconnus. Pourtant il n’y a aucun sentiment. Juste une passion brute, sauvage.
Ses lèvres serpentent entre mes courbes, et progressivement effleure mes cuisses, pour s’insinuer entre elles, jusqu’à ma perle délicate.
Je soupire tant la sensation est voluptueuse. Il me goûte avec une lenteur qui m’affole. Je me cambre, mes poings se serrent autour de la paille. Lorsque ses coups de langue tourbillonnent diaboliquement autour de cette partie de moi, si vulnérable, si offerte au plaisir, je lâche un cri. Je suis au bord du précipice lorsqu’il entreprend de petites pressions contre mon clitoris et me cambre davantage quand il glisse ses doigts en moi. C’est trop, je me laisse aller à l’extase. Submergée, l’orgasme m’emporte, il déferle en moi comme un raz de marée. Et la sensation est puissante. Incroyable.
Mon amant n’attend pas l’accalmie, il n’attends pas non plus que je reprenne mon souffle. Il remonte rapidement et me pénètre profondément. Il m’emplit, m’écarte, me possède en expulsant un grognement et je gémis dans son cou. Mes doigts s’agrippent à ses épaules tandis qu’il entreprend un va et vient puissant. Je me contracte autour de lui et la sensation de plaisir ne se tarit pas. Elle s’élance à nouveau, plus profonde que précédemment. Il me semble que je suis au bord d’une cascade, excitée et anxieuse à la fois, impatiente de voir quand et comment le courant m’entraînera dans sa chute. Je m’entends lui souffler des “encore”, “plus fort”, étouffés par le bruit de la paille qui se frottent sous nos mouvements cadencés et nos corps brûlants. Je n’ai plus aucune retenue. J’en veux plus. Je veux flirter avec la limite. Celle qui nous perd dans l’exaltation.
Il accélère, je gémis. Il me porte plus haut, je ne sais où, presque dans un autre monde. Tout s’envole. Et j’éclate. Je me délite. La sensation est si forte qu’il me semble perdre connaissance. Lorsque je reviens à moi, deux yeux d’un bleu presque luminescent se perdent au fond des miens. Ce que j’y lis me marque à jamais.
Il dépose un baiser sur le bord de mes lèvres.
– Laisse-toi aller. Profite. Ne lutte pas.
Sa voix est hypnotique. Mes paupières papillonnent. Je me sens épuisée. Vidée de toute mon énergie. Mais le sentiment n’est pas désagréable. Au contraire. Pour une fois, je m’accorde au lâcher prise et mon corps s’y prélasse avec délice.
Je sombre doucement, la lumière s’éteint lentement. Puis plus rien…
Lorsque je reviens à moi, je suis toujours allongée dans le foin, une couverture chaude étendue sur moi. Je cherche mon mystérieux amant du regard. Il n’est plus là. Ni lui, ni le traineau. Je n’entends plus le bruit des bêtes. Mais quelque chose attire mon attention à l’extérieur. Le son de plusieurs clochettes.
Je me redresse, une main sur mon front. Je ne sais pas combien de temps je me suis assoupie ici. Mais tout ce que j’ai vécu n’était pas un rêve, je le sens au fond de moi, c’était bien réel. Je m’entoure de la couverture et avise mes affaires, délicatement pliées et disposées sur un tabouret en bois. Je pousse la porte de la grange et lève le nez vers le son qui m’a interpellé. Ce que je vois, au milieu des flocons de neige qui parsèment le ciel, me coupe le souffle et envoie valser toutes mes certitudes. Peut-être que la magie existe, finalement…
FIN